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Bat’carré / Voyage & culture

 

Océan Indien

Le Jardin de la mémoire sur l’île de Mozambique

L’île de Mozambique Située au nord du Mozambique, à plus de 2 000 kms de Maputo – la capitale – et à trois kilomètres de la côte africaine et du pays makwa, l’île de Mozambique a été, tout au long de son histoire, à la croisée des routes des navigateurs et des cultures (africaine, arabe, chinoise, indienne, européenne). L’île est ensuite devenue le plus grand entrepôt commercial urbain de la région orientale d’Afrique, et la capitale du Mozambique jusqu’au XIX e siècle.

Site classé, en 1992, au «Patrimoine mondial de l’humanité », elle garde encore aujourd’hui les traces et vestiges de son histoire – forteresse, habitations, édifices religieux, palaces, magasins à vocation commerciale…

L’un des aspects importants de l’histoire de l’île de Mozambique concerne son rôle dans le contexte de la traite des esclaves jusqu’au XVIII e siècle. L’île de Mozambique a été le point de départ de dizaines de milliers de femmes et d ́hommes vers différentes destinations du monde (océan Indien, golfe Per- sique, Amérique du sud, Caraïbes, Amérique du nord). Mais c’est aussi à partir de l’essaimage des richesses culturelles des populations makwa-lowmé et makondé que se sont développées des commu- nautés multi-culturelles. Ces cultures s’expriment encore aujourd’hui à travers les danses, les chants, les croyances, mais aussi les techniques, l’habitat, la cuisine, l’art et la manière de vivre en général. Les instruments de musique sont un exemple de la présence vivante de la culture d’origine de ces peuples que l’on retrouve à La Réunion et dans les îles de l’océan Indien.

L’île fantôme À chaque retour sur l’Îlha, c’est toujours la même impression, je retrouve la beauté de cette île – une beauté bien plus forte que les images mentales que je garde en moi, quand je suis loin d’elle. Bien plus forte que les photographies que j’ai pu réaliser au fil de mes séjours.

L’esprit de ce lieu est mystérieux

A d’abord disparu l’île naturelle, celle où accos- taient les pêcheurs Makwa et qu’ont abordé les premiers navigateurs arabes. Puis s’est dissipé le palimpseste de l’île coloniale, l’île place forte, le comptoir commercial, croisement des civilisations africaine, arabe, européenne, indienne et chinoise. Peut-on photographier une île qui au fil du temps a porté tellement d’enjeux de conquête, de rêves de gloire, mais aussi, pendant deux siècles, les violences inouïes de la traite des noirs ?

Peut-on réussir l’image au présent d’une île ab- sente, d’une île fantôme de son passé ? Cette im- possibilité à faire une vraie image de l’île m’oblige à la redécouvrir à chacune de mes visites et à déambuler. Et je comprends, au fil des ruelles, des ombres et des lumières, des ouvertures et trouées vers la mer, ou assis sur un des toits-terrasses avec le regard circulaire posé au loin, que l’Ilhà, malgré les incursions dérisoires d’une modernité arrogante et déjà déglinguée, continue à imposer son rythme secret et intime aux corps et aux âmes.

CONTACTS

Festival culturel ON’HIPITI
sur l’île de Mozambique : L’association Apetur prépare en 2016 une nouvelle édition de son festival. Contacts : apetur.ilha@gmail.com
et dinhodailha@yahoo.com.br

Le cabinet de conservation
de l’île de Mozambique, GACIM : c.girimula@yahoo.com.br

Projets de création et projets vivants avec le Mozambique : karl.kugel@wanadoo.fr

 

Le jardin de l’île de Mozambique L’espace du Jardin de la Mémoire a été créé dans le cadre du projet international de la « Route de l’Esclave », initié par l’UNESCO, et du programme « Stèles, mé- moire et esclavage » mis en œuvre à La Réunion par l’association Historun.

L’objectif du projet animé par l’historien Sudel Fuma, disparu accidentellement en 2014, est de rappeler aux populations de la zone océan Indien les liens historiques et culturels existant entre elles avec un programme basé sur la valorisation d’un patrimoine commun.

Le Jardin a été produit par le Ministère de la Culture du Mozambique et à La Réunion par l’Association Historun et un partenariat institutionnel. Aujourd’ hui, le jardin, propriété de l’état mozambicain, est placé sous la responsabilité du Cabinet de Conser- vation de l’île de Mozambique.

1 Le Moring, danse de combat réunionnaise, une forme cousine de la Capœira.

La création du jardin C’est en pensant à la partie vivante de la présence de l’Afrique à l’île de La Réunion et dans l’Océan Indien, à la mémoire des corps et à l’immatériel qui les relie, que j’ai ima- giné le Jardin de la mémoire. Pour la répartition des espaces du jardin, je me suis appuyé sur une typologie de la danse en Afrique que l’on peut re- présenter par trois ronds, chaque rond figurant une fonction : les danses festives et de séduction concernant l’ensemble de la communauté, les danses d’initiation données à l’intention des groupes pour les rituels de passage, et les danses de transe où se joue l’intimité de l’être.

L’espace du premier rond, lieu de la commu- nauté : L’espace est aménagé et végétalisé, dans l’esprit d’un lieu de rencontres et d’échanges : un jardin public. Au cœur de cet espace, un rond fait écho au rond du Moring réunionnais 1.

Le deuxième rond, le lieu de l’initiation : Le lieu est marqué par un rond dont le pourtour est bordé de 12 bustes réalisés par les sculpteurs Mozambicains et Réunionnais. Au milieu de l’allée, j’ai imaginé une pièce formée de deux bordures en béton entre lesquelles est encastrée aux deux ex- trémités une pièce de bois d’ébène. L’ensemble de ce deuxième espace est végétalisé de manière « inapprivoisée » et dense (arbres fruitiers, arbustes, plantes d’ornement) et traversé par un sentier de desserte. (…)

Le troisième rond, le lieu du regard que l’on va chercher au fond de soi : L’allée traverse la façade maritime, et conduit le visiteur vers l’extérieur de l’enceinte. Un cercle est traité au sol. Douze pièces émaillées sont encastrées sur le pourtour du cercle, marquant les points cardinaux et un cadran tem- porel. Une assise est posée, face à « l’espace vide » de la mer et du ciel.

Quelle est la situation du jardin au- jourd’hui ? Le jardin est un lieu paisible. La plage qui jouxte le jardin accueille les boutres qui transportent passagers et marchandises en pro- venance du continent. Un public local et des tou- ristes fréquentent le jardin. Les scolaires visitent le lieu à l’initiative de leurs enseignants. Des ani- mations ponctuelles se tiennent dans le jardin.

Un jardin est un lieu vivant, à la fois un lieu phy- sique mais aussi le symptôme de l’espace social dans lequel il se trouve. Inauguré en 2007, l’état général du Jardin est resté en bon état malgré des conditions climatiques difficiles. Mais l’alternance de période de plusieurs mois de sécheresse et des pluies diluviennes ponctuelles l’ont néanmoins fragilisé. En 2015, en relation avec le Cabinet de conservation de l’île avec le soutien d’un mécénat privé (les sociétés Oceinde et Labo Pix) et de la Région Réunion, des travaux ont été engagés pour parer au plus pressé.

Quels sont les projets à venir ? Plusieurs projets sont en cours. En ce début d’année 2016, se tient sur l’île un workshop avec des étudiants de l’école d’architecture de La Réunion et des étudiants de la faculté de Lurio au Mozambique.

En relation avec le Cabinet de conservation de l’île de Mozambique, du Ministère de la culture et du tourisme et grâce au soutien de la Direction des affaires culturelles de l’océan Indien, je travaille à une étude pour l’aménagement de la citerne – 75 m 2 – située dans le jardin. Le projet est d’imagi- ner un espace de médiation qui prolonge l’esprit du lieu. Cet aménagement va de pair avec un renfor- cement des initiatives dans un jardin dont la voca- tion est d’être un lieu d’échanges et d‘expressions vivantes.

L’île de Mozambique reste encore aujourd’hui en dehors des grands flux touristiques. Le potentiel pour le développement d’un tourisme culturel est reconnu par tous ceux qui s’intéressent à un déve- loppement équilibré de l’île. La mise en lumière de l’île comme terre de pèlerinage, à l’image de l’île de Gorée au Sénégal, et l’idée d’un festival de la diaspora font aussi leur chemin.

Enfin, n’oublions pas la représentation de l’UNESCO au Mozambique, dont le directeur était présent à La Réunion en décembre 2015 pour les festivités du 20 décembre, dans le but d’encourager les échanges entre le Mozambique et La Réunion et de soutenir des initiatives en cours ou à venir, entre les municipalités des deux pays.

TEXTE & PHOTOGRAPHIE KARL KUGEL